Bio

La sculpture en itinérances

Aborder la sculpture de Cécile Raynal, c’est pénétrer le sens d’une démarche artistique dans laquelle l’art et la vie sont difficilement dissociables. Depuis dix ans, elle déplace en effet son atelier dans des espaces clos, fermés, interdits ou évités : la prison, la maison de retraite, l’hôpital, le couvent, le cargo au long cours, les réserves d’un musée, une maternité…

Elle invite celles et ceux qui y séjournent ou y vivent à se poser le temps d’une sculpture. Elle leur propose cette expérience d’un regard long, partage d’un temps étiré, hors du temps quotidien ; dans ces lieux elle installe un atelier éphémère ou nomade, dans lequel elle modèle les portraits, un atelier où s’installent les rencontres avec celles et ceux, qu’habituellement, on ne rencontre pas.


Cécile Raynal débute sa formation artistique aux Beaux-Arts de Perpignan en 1986, puis au Havre. Elle séjourne à Londres où elle taille la pierre dans les ateliers de la Wimbledon Art School et termine ses études aux Beaux-Arts de Toulouse d’où elle sort diplômée en 1991.

En parallèle, de 1987 à 1992, elle travaille comme assistante en moulage et en ciselure du bronze à la fonderie d’art Cockin, dans l’Aude, où elle réalise plusieurs sculptures monumentales.

Durant ces années de formation, elle utilise la matière argileuse dans tous ses états possibles, du plus liquide au plus dur, et dans tous ses sens, propres ou figurés. De gisements d’argile salée découverts en 1989 au pied de falaises normandes, elle extrait des réserves de terre pour réaliser de grands volumes éphémères et des performances, au cours desquelles elle recouvre de boue objets, lieux, corps. 

Du corps de la sculpture elle part à la rencontre du corps vivant, à travers la pratique du trapèze, de l’acrobatie à Londres, puis de certaines danses traditionnelles africaines qu’elle découvre en 1992 entre la Côte d’Ivoire et le Mali où elle vit pendant deux ans. 

De retour en France, elle se consacre à la danse professionnellement, rencontre musiciens et chorégraphes contemporains avec qui elle multiplie les expériences artistiques dans les domaines diversifiés du spectacle vivant. Artiste enseignante en danse afro-contemporaine pour de nombreuses structures culturelles, Cécile Raynal a consacré une part importante de sa carrière à la danse jusqu’à devenir responsable d’un festival de chorégraphie qu’elle a créé et dirigé durant plusieurs années sous l’égide de l’Université du Havre et du Volcan scène nationale.
Depuis une dizaine d’années, l’artiste a renoncé à la danse pour se consacrer à la sculpture et vit d’alternances entre atelier et résidences. Citoyenne du sud de la France, Cécile Raynal est venue vivre en Normandie où elle a installé son atelier, tout près de la mer qui lui est essentielle.

Entre chaque résidence, vient s’ancrer le temps indispensable dans l’atelier de Normandie. Ce lieu où les cuissons se déroulent. Ce lieu racine, qui ne bouge pas, accueille le mouvement, s’ouvre aux saisons et aux visiteurs de passage. Ce lieu par lequel l’artiste s’éloigne du dehors, pour voyager à l’intérieur de la sculpture et élaborer d’autres formes, d’autres récits, d’autres mythologies.  

Émerge de ses sculptures la nécessité de donner forme au vécu dans sa réalité, sa singularité, sa souffrance parfois. Cécile Raynal cherche à voir et à mieux voir pour nous montrer ce que nous n’avons pas vu. Elle explore l’individu au-delà de sa place sociale, de sa fonction, de l’espace qu’il habite, en quête de profondeur. De ses portraits émanent force et vulnérabilité mêlées, présence farouche et tendre. Ses sculptures naissent de ces histoires, de ces complicités rencontrées dans ses immersions, des géographies, des sons et des rythmes de vie associés, des contraintes techniques imposées par le lieu, ou du rapport à l’immobilité que chaque personne tient avec plus ou moins de jubilation ou de tranquillité. 

Christiane Tincelin, présidente de l’association Regards Croisés




L’art de la rencontre

« La sculpture de Cécile Raynal est un témoignage de vie dans ces espaces différents, ceux que notre société crée au fil de son histoire et que Michel Foucault appelle hétérotopies.

Les hétérotopies supposent toujours un système d’ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrables. En général, on n’accède pas à un emplacement hétérotopique comme dans un moulin. Ou bien on y est contraint, c’est le cas de la caserne, le cas de la prison, ou bien il faut se soumettre à des rites et à des purifications. On ne peut y entrer qu’avec une certaine permission et une fois qu’on a accompli un certain nombre de gestes.


Rites et gestes. Cécile Raynal était danseuse. Est-ce le lien pour suivre le processus de sa création ? Elle vous dira qu’elle ne danse plus. Malgré tout, j’ose cette rêverie : Cécile Raynal est danseuse et la terre est sa partenaire. Il ne s’agit pas d’un duo refermé sur lui-même car l’autre est indispensable à sa création. Un homme, une femme, voyageur de ces contrées isolées dans lesquelles elle aime entrer et qui sera tenté par l’aventure de la représentation. Que va-t-elle faire de moi ? Que voit-elle ? Quel double crée-t-elle ? Et ainsi naîtra une sculpture sur cette scène extraordinaire, territoire longuement recherché, “lieu hors de tous les lieux “ dans lequel il nous est interdit d’entrer, sauf avec la persévérance de Cécile Raynal. Entrer là pour rencontrer l’autre, l’humain, se lier à lui avec une proposition artistique et nous offrir cette relation en partage au travers de la sculpture. Sculpture qui ne naîtra qu’avec celui ou celle qui acceptera d’entrer dans la danse, donner son corps, son visage, ses gestes à l’argile et au feu. Accepter que Cécile Raynal inscrive dans la matière les reliefs de vie, ce qu’elle en lit, ce qu’elle en pense, ce qu’elle en rêve. Combien d’histoires sont-elles racontées dans cette argile modelée ? Combien de paysages entrevus, donnés, puis regrettés ? »

Brigitte Patient, Productrice de l’émission Regardez Voir sur France Inter