2015-2018

Petites histoires en réserve
Musée des arts et métiers, Paris

« Les petites histoires en réserve, conçues par Cécile Raynal lors de sa résidence dans les réserves du Musée des Arts et Métiers, racontent une grande histoire. Un rêve, une ambition, qui furent ceux des surréalistes qui aspiraient, comme Breton, à fondre le subjectif et l’objectif, mais avant eux aussi, de tous les artistes pétrisseurs fils de Prométhée : donner vie à la matière. Insuffler une âme, esprit ou vie, comme on voudra, à l’inanimé…
Des histoires qui sont à la fois les points de départ des sculptures, les bandes-son des moments de poses, et aussi les légendes (à tous les sens du terme) d’objets choisis par les modèles pour ce qu’ils suscitaient chez eux de vibrations intimes. Des récits repliés, comme déposés dans les sculptures, qui s’adressent dorénavant au visiteur. À lui désormais de les faire revivre. En attendant, c’est Cécile Raynal elle-même qui nous raconte un peu de cette histoire. Sans réserve aucune ! »
Daniel Aubel
Revue Transfuge – Actu Art – CHEFS D’OEUVRES D’INCONNUS
 




Olympe, Marianne & Co.





Des ombres d’Alice au vestibule des Pommes

Je ne suis plus très sûre d’être moi-même, se dit Alice.
Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles

Face aux jeunes filles anorexiques (pendant les résidences dans les unités de soins pédopsychiatriques de l’hôpital de Rouen, en 2014 et à l’Institut Montsouris en 2015), face à leur vide, à leur simulacre de contrôle, à leur corps coupant, sec, et si fragile, j’ai proposé très vite une échappée dans la littérature. Une lecture d’Alice et de son pays cauchemardesque. Dans le monde d’Alice, tout parle : animaux, objets, plantes, nourriture, tout s’anime et dérive. Avec elles, j’ai relu et relié les aventures de ce personnage presque désincarné, qui rapetisse ou grandit démesurément selon les rencontres qu’elle fait avec une nourriture injonctive. Si l’anorexie vient filtrer l’angoisse chez ces patientes, Alice est venue filtrer la mienne face à ellesPeu à peu, au cours du travail entre les espaces de l’hôpital et mon atelier, l’animal a pris place comme figure réparatrice, à tout le moins consolatrice. Et toutes sortes de figures archétypales transmises à nos imaginaires dans notre société par les contes et certains ouvrages fondateurs : la Sorcière, l’Ogresse, Eve, la Reine jalouse, Vénus…





De l’animal, du secret et des chimères

Les figures animales qui peuplent mes installations viennent en écho des relations complexes que nous entretenons chacun-e avec elles, avec les intentions que nous leur prêtons, au gré de nos projections qui varient d’un territoire, d’une culture à l’autre, mais qui, manifestement, la plupart du temps, aboutissent à leur destruction. Dans mon travail, la Bête se pose en reflet, irrévérencieuse, indomptable, non domesticable, mais qui dit reflet dit part de nous même. Alors, toutes sortes de bêtes envahissent l’atelier.
L’animal aux longues oreilles au milieu des Hommes d’équipage est plutôt lièvre que lapin, le lapin blanc d’Alice est devenu lièvre noir. Le raton laveur m’est apparu comme un esprit sauvage, la chèvre une force rêveuse. 
Le loup, à qui l’on attribue tous les pouvoirs de destruction et leur contraire, et qui, depuis toujours et en de si nombreux endroits, nourrit nos imaginaires de terreurs de la dévoration et de désirs sexuels indicibles au travers des contes et légendes.
Le Renard qui fabule, qui fabule, et avec lui Jean de la Fontaine et Lewis Caroll, qui détournent, qui détournent…
La Bête, de tout temps et sous toutes formes, instrumentalisée.
Méconnue mais sœur de nos destinées, détentrice des pouvoirs dont une part de l’humanité se sent dépourvue, menaçante et maintenant si menacée.
Pourtant, entre elle et nous existent des langages communs, des secrets, des passerelles, dont la sculpture me donne peu à peu les clés. La présence insistante et récurrente du loup justement a ouvert une série sur le secret et autour du secret, l’indicible, l’autre à l’intérieur de chacun d’entre nous. Un secret ça ligote, ça pèse son poids de complicités autour d’un silence et cela nécessite une délivrance. Certaines des sculptures évoquent ce paradoxe.
Je construis de grands silences entre Hommes et Bêtes, mais j’imagine aussi le hurlement de tous face au désastre ! Rien n’est raconté, mais quelque chose vient suggérer la menace, l’enveloppe, la béquille, l’attente. Des correspondances, sortes « d’affinités électives » entre les figures animales et humaines s’y construisent. Je suppose par associations, fantasmes, mémoire archaïque, mémoire de l’enfance. 
C’est très intime, iridescent, sans fond, la mémoire de l’enfance…
Une autre série se poursuit, le corps de l’animal se fond ou se confond avec celui de l’humain, l’un devient l’autre par un membre commun, ou une partie d’une anatomie étrangère, évoquant les vertiges de la filiation.