Biographie

La sculpture en itinérances


Aborder la sculpture de Cécile Raynal, c’est pénétrer le sens d’une démarche artistique dans laquelle l’art et la vie sont difficilement dissociables. 

Originaire de l’Aude, installée depuis une vingtaine d’années en Normandie, elle déplace son atelier dans des espaces clos, fermés, interdits ou évités : prison, maison de retraite, hôpital, couvent, cargo au long cours, réserves d’un musée, maternité… Elle invite celles et ceux qui y séjournent ou y vivent à se poser le temps d’une sculpture. Elle leur propose cette expérience d’un regard long, le partage d’un temps étiré, hors du temps quotidien ; dans ces lieux elle installe un atelier éphémère, dans lequel elle modèle les portraits, un atelier où s’installent les rencontres avec celles et ceux, qu’habituellement, on ne rencontre pas. Elle y modèle ses portraits.

« Issu de rencontres fortuites ou recherchées, mon travail part du portrait sculpté, trace totémique de chacune de ces confrontations, et se construit sur les complicités, les échanges et les correspondances qui en dérivent. Il témoigne des rencontres autant que des lieux où se déroulent ces rencontres. Ces bustes, ces figures, ces portraits imbriquent relation humaine, geste artistique, “métier de vivre ».

A partir de ces figures, son geste se prolonge par associations et assemblages pour constituer des installations à caractère narratif.
Dans la foule des portraits d’humains viennent parfois se glisser des portraits d’objets ou de bêtes. Ces derniers sont élaborés dans l’atelier, dans un dialogue entretenu avec la mythologie, le conte, la psyché, la mémoire. Grâce aux figures animales et aux objets qui peuplent ses installations, l’artiste fabule.

En 2020, l’artiste installe un second atelier sur sa terre d’origine, dans l’Aude, et partage désormais son temps entre l’Occitanie et la Normandie.


Cécile Raynal débute sa formation artistique aux Beaux-Arts de Perpignan en 1986, puis au Havre. Elle séjourne à Londres où elle taille la pierre dans les ateliers de la Wimbledon Art School et termine ses études aux Beaux-Arts de Toulouse d’où elle sort diplômée en 1991.

En parallèle, de 1987 à 1992, elle travaille comme assistante en moulage et en ciselure du bronze à la fonderie d’art Cockin, dans l’Aude, où elle réalise plusieurs sculptures monumentales.

Durant ces années de formation, elle utilise la matière argileuse dans tous ses états possibles, du plus liquide au plus dur, et dans tous ses sens, propres ou figurés. De gisements d’argile salée découverts en 1989 au pied de falaises normandes, elle extrait des réserves de terre pour réaliser de grands volumes éphémères et des performances, au cours desquelles elle recouvre de boue objets, lieux, corps.

Du corps de la sculpture elle part à la rencontre du corps vivant, à travers la pratique du trapèze, de l’acrobatie à Londres, puis de certaines danses traditionnelles africaines qu’elle découvre en 1992 entre la Côte d’Ivoire et le Mali où elle vit pendant deux ans.

De retour en France, elle se consacre à la danse professionnellement, rencontre musiciens et chorégraphes contemporains avec qui elle multiplie les expériences artistiques dans les domaines diversifiés du spectacle vivant. Artiste enseignante en danse afro-contemporaine pour de nombreuses structures culturelles, Cécile Raynal a consacré une part importante de sa carrière à la danse jusqu’à devenir responsable d’un festival de chorégraphie qu’elle a créé et dirigé durant plusieurs années sous l’égide de l’Université du Havre et du Volcan scène nationale.
Depuis une dizaine d’années, l’artiste a renoncé à la danse pour se consacrer à la sculpture et vit d’alternances entre atelier et résidences. Citoyenne du sud de la France, Cécile Raynal est venue vivre en Normandie où elle a installé son atelier, tout près de la mer qui lui est essentielle.

Entre chaque résidence, vient s’ancrer le temps indispensable dans l’atelier de Normandie. Ce lieu où les cuissons se déroulent. Ce lieu racine, qui ne bouge pas, accueille le mouvement, s’ouvre aux saisons et aux visiteurs de passage. Ce lieu par lequel l’artiste s’éloigne du dehors, pour voyager à l’intérieur de la sculpture et élaborer d’autres formes, d’autres récits, d’autres mythologies.

Émerge de ses sculptures la nécessité de donner forme au vécu dans sa réalité, sa singularité, sa souffrance parfois. Cécile Raynal cherche à voir et à mieux voir pour nous montrer ce que nous n’avons pas vu. Elle explore l’individu au-delà de sa place sociale, de sa fonction, de l’espace qu’il habite, en quête de profondeur. De ses portraits émanent force et vulnérabilité mêlées, présence farouche et tendre. Ses sculptures naissent de ces histoires, de ces complicités rencontrées dans ses immersions, des géographies, des sons et des rythmes de vie associés, des contraintes techniques imposées par le lieu, ou du rapport à l’immobilité que chaque personne tient avec plus ou moins de jubilation ou de tranquillité.

Christiane Tincelin, présidente de l’association Regards Croisés


Portraits

En déplaçant mon atelier je concilie deux impératifs, celui de l’art et celui du voyage. Je déplace mon équilibre, mon rapport au bruit ou au silence, à la solitude, à l’autre, à la lumière, à l’échelle. Je deviens une étrangère. Une artiste sur un cargo, dans une prison, dans un hôpital ou un couvent est d’abord en situation d’étrangeté, de celle qui vous rappelle que l’évidence n’est qu’un point de vue, l’étonnement face au monde une planche de salut. Sculpter me permet de donner corps à une part de mon intranquillité face au monde, à ses paradoxes, tenaces ou éphémères. 

Mes sculptures naissent de ces histoires, de ces complicités rencontrées, des géographies, des sons et des rythmes de vie associés, des contraintes techniques imposées par le lieu, ou du rapport à l’immobilité que chaque personne tient avec plus ou moins de jubilation ou de tranquillité. 

« A priori, rien ne distingue une gueule de marin d’une gueule de terrien. Mais se nommer marin, c’est se couvrir d’écailles et de sel plutôt que de plumes et de poussière, c’est se vivre par l’aventure encore possible, la solitude encore choisie.

Faire les portraits d’un équipage, ce serait faire celui de visages souvent fatigués, de tous âges. Représenter un marin n’existe pas ; hors des signes vestimentaires, rien ne distingue un marin d’un terrien. Explorer les visages et les figures est dérisoire, essentiel et fragile. Nous voyageons sur le globe, je voyage en modelant les visages et les histoires des choses et des gens.

Et je fuis. »

— Cécile Raynal, extrait du journal de bord Hommes d’équipage