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PETITES FICTIONS NÉES DE FAITS RÉELS ( au sujet Des oiseaux et des mères )



Pour « partir » en résidence, pour quitter l’atelier, j’ai besoin de rêver un lieu, une réalité éloignée de la mienne, qui puisse déclencher un récit, un désir à sculpture. Le maire de la petite ville où se trouvent mes réserves m’invite dans un centre social.
Le centre social du Champ des oiseaux… voilà. Il y avait ce nom. Un centre social d’un champ des oiseaux. Le voyage devenait possible.
Là, j’ai installé outils et argile pour modeler des portraits. C‘est un lieu d’accueil de toute sortes de missions, dont la dénommée « mission locale ». Lieu d’accueil des enfants pour aide aux devoirs, d’accueil de personnes du quartier en difficultés, en solitude ou simplement en manque d’un accès internet. S’y proposent des ateliers de cuisine, de couture, d’échanges entre familles, tous mixtes. Mais les hommes se font discrets face aux énergies des femmes.

Ces portraits sont ceux des personnes qui ont véritablement posé. Ces rencontres chaleureuses et souvent fécondes, ces temps de pose pour une sculpture, constituent des faits réels. Les statues sont enveloppées de ces vies là, de celles de Sandra, de Aurélie, de Mélanie, de Barbara, de Natacha, de Lindsay, de Françoise, de Skolvan.

J’ai admiré les femmes rencontrées là. Les femmes et les filles. Comme je les admire souvent d’ailleurs, pour leurs ténacités, leurs façons de prendre le réel et de tordre le cou aux fatalités sexistes. Quand plus rien ne tient debout, que les circonstances économiques, sociales ou ethniques se durcissent, les femmes sont là, pour et avec les enfants. Il m’est apparu très crument ce double langage des mères, entre leurs tendresses et leurs possessivités, leurs enfants les sauvent de leurs frustrations ou solitudes, en contrepartie la force des mères est d’une puissance merveilleuse, possiblement effarante pour les enfants. Alors, entre la topologie du territoire de ce centre social, les noms des rues pleins de volatiles incongrus, et les personnes qui sont venues poser, des passerelles et des échappées se sont glissées. Les figures animales qui peuplent souvent mes installations sont venues en écho direct et en reflet des rencontres et des lieux. Entre les bêtes et nous existent des langages communs, des secrets, des correspondances. Je les ai conviés une nouvelle fois, par affinités électives.

Les portraits ont littéralement muté à l’atelier. Ils se sont habités de cages et de volatiles. La fiction l’a emporté et les sculptures ont pris leur autonomie. Par une imbrication inextricable de récits des vies entendus et de poussées inconscientes. J’ai ajouté des ailes, des becs, des serres, assemblés les corps des oiseaux et des mères, laissé apparaître de fabuleuses filiations.

De la terre jusqu’au ciel.



LA MARELLE

Terre. Le centre social
se situe entre l’impasse des passereaux et la rue des alouettes.
Non.
La rue des hirondelles et l’impasse des geais. Montant par la route qui accède au plateau je croise la rue des martinets et j’emprunte la rue du champs des oiseaux.
La rue du champ des oiseaux s’arrête au bord d’un bois. Quelques maisons bordent la fin du chemin. Puis s’étalent des champs. Vient le moment où tu descends donc de ton véhicule, prends tes jambes sous le bras et marches avec tes pieds. À défaut de la fuite à tire d’ailes.
Ici personne ne fuit. Les filles, les femmes (rares sont les hommes) qui entrent dans le centre social y travaillent, ou bien vivent dans les quartiers populaires de la ville.
Dans ce lieu de tissages de liens entre générations, certaines viennent se poser et je modèle leurs portraits, pièces maitresses d’une série qui s’appellera « des oiseaux et des mères ».
Des oiseaux assemblés, accrochés aux statues, adossés, extirpés, exhumés. Pour le moment seules les mères et les filles sont visibles à œil nu… Je voudrais que mon travail soit utile aux personnes qui ont stoppé quelques heures la course de leur quotidien pour venir confier à une statue quelques recoins intimes, quelques joies, quelques hontes ou quelque ennui pourquoi pas ? Que les statues ouvrent une porte aux fables.

1. La place
laissée aux femmes, la seule place octroyée sans rivalités et sans obstacles, la place assignée est celle de la mère. Quoi de plus touchant, de plus évident, de plus consensuel, qu’une femme portant puis élevant ses enfants ?
Pourtant en chaque mère gronde un orage, en chaque enfant s’agite un oiseau en cage, en chaque cage se cache une trappe, trappe où se creuse une grotte. Une grotte.
D’un nid il faut sauter, sans risque de chute pas d’envol.
Sans expulsion pas de cri et pas d’exploration.

2. Les femmes
rencontrées dans le centre social ont tous les âges, toutes sortes de métiers, d’humbles métiers, certaines étudient, une soigne les autres, une autre soigne des bêtes. D’étranges bêtes, serpent, rat, chats, chiens, poissons, hérisson, mais point d’oiseaux. Ou alors ce serait un corbeau.
Les corbeaux ne craignent pas les chats.
Les chats se méfient des oies.

3. Parfois
les mères sont encore des filles. A peine sortie de l’enfance elles n’ont pas le temps de devenir elles. Elles sont filles, puis mères.

4. Avant
nous étions couverts de plumes et d’écailles, d’abord d’écailles puis de plumes, de poils ensuite, épais et foisonnants de vies minuscules.

5. Le monstre
est là, refermé dans son liquide amniotique tiède et ouaté, le monstre respire, lentement et sans rupture, son corps est translucide, sa tête porte des yeux encore fermés, d’adorables oreilles minuscules comme il se peut, cou enfoncé dans de fragiles épaules, les os sont précis, les pattes repliées, les griffes encore inexistantes.
Obstinément le visage se dessine, bec à peine ébauché.

6. Le pouvoir
a commencé là, entre le regard et la bouche de la mère.
Pourquoi les femmes décrivent-elles autant leurs enfants ? À qui sont les enfants ?
Que faire de l’hostilité de la mère ?
Sa tendresse passe encore, on peut toujours s’y lover, s’y fondre.

7. Elle a dit
« ma mère est une folle, ma mère est
égoïste, elle est si possessive, je la crois
même jalouse, oui, ma mère était jalouse. 
Maintenant elle aime beaucoup mes enfants. »

8. Une autre dit
de toute ma peau de toutes mes forces
je les aime je peux tout donner à mes enfants,  enfin j’aurais voulu tout leur donner,
c’est naturel de les aimer, c’est naturel d’être mère. N’est-ce pas ?

9. Elle a dit
« … mais mes enfants aaah, mes enfants je les aime, je les protège je les défends les enveloppe, les éduque, les nourris, les…
Je leur apprends à m’aimer. »

Ciel. De tes yeux
à ta bouche oscille un misérable espace de tendresse, la tendresse jamais ne peut se dire misérable. La tendresse est souveraine, cosmique, de tes yeux à ta bouche il y a la mélodie de la mère vers l’enfant, il y a l’enfant troué, l’enfant aspirant le chant aspirant le regard aspirant la nuit du ciel de la mère, nuit étoilée de la pupille tourbillonnée. Le chant est mélopée, le chant est de tous temps, le chant. Parfois il grogne. Le chant grogne. Reliés à la caverne du torse, l’antre du ventre, le grognement le ronron le feulement le vagissement le pépiement s’accordent.
Expulsion. Inspire.