Textes

  • HOMMES D’EQUIPAGE, journal de bord d’un confinement choisi

En 2015 Cécile Raynal s’est embarquée sur le porte-conteneur Fort Saint Pierre, pour une résidence d’artiste au long cours de 90 jours. Durant les trois traversées de l’Atlantique, elle a sculpté les portraits des hommes et des deux femmes d’équipage à bord. En ces temps de confinement mondialisé, l’artiste retrouve dans ce journal une issue à l’enfermement. Dans l’écriture.




  • PETITES FICTIONS NÉES DE FAITS RÉELS (au sujet Des oiseaux et des mères)

LA MARELLE

Terre. Le centre social
se situe entre l’impasse des passereaux et la rue des alouettes.
Non.
La rue des hirondelles et l’impasse des geais. Montant par la route qui accède au plateau je croise la rue des martinets et j’emprunte la rue du champs des oiseaux.
La rue du champ des oiseaux s’arrête au bord d’un bois. Quelques maisons bordent la fin du chemin. Puis s’étalent des champs. Vient le moment où tu descends donc de ton véhicule, prends tes jambes sous le bras et marches avec tes pieds. À défaut de la fuite à tire d’ailes.
Ici personne ne fuit. Les filles, les femmes (rares sont les hommes) qui entrent dans le centre social y travaillent, ou bien vivent dans les quartiers populaires de la ville.
Dans ce lieu de tissages de liens entre générations, certaines viennent se poser et je modèle leurs portraits, pièces maitresses d’une série qui s’appellera « des oiseaux et des mères ».
Des oiseaux assemblés, accrochés aux statues, adossés, extirpés, exhumés. Pour le moment seules les mères et les filles sont visibles à œil nu… Je voudrais que mon travail soit utile aux personnes qui ont stoppé quelques heures la course de leur quotidien pour venir confier à une statue quelques recoins intimes, quelques joies, quelques hontes ou quelque ennui pourquoi pas ? Que les statues ouvrent une porte aux fables.

1. La place
laissée aux femmes, la seule place octroyée sans rivalités et sans obstacles, la place assignée est celle de la mère. Quoi de plus touchant, de plus évident, de plus consensuel, qu’une femme portant puis élevant ses enfants ?
Pourtant en chaque mère gronde un orage, en chaque enfant s’agite un oiseau en cage, en chaque cage se cache une trappe, trappe où se creuse une grotte. Une grotte.
D’un nid il faut sauter, sans risque de chute pas d’envol.
Sans expulsion pas de cri et pas d’exploration.

2. Les femmes
rencontrées dans le centre social ont tous les âges, toutes sortes de métiers, d’humbles métiers, certaines étudient, une soigne les autres, une autre soigne des bêtes. D’étranges bêtes, serpent, rat, chats, chiens, poissons, hérisson, mais point d’oiseaux. Ou alors ce serait un corbeau.
Les corbeaux ne craignent pas les chats.
Les chats se méfient des oies.

3. Parfois
les mères sont encore des filles. A peine sortie de l’enfance elles n’ont pas le temps de devenir elles. Elles sont filles, puis mères.

4. Avant
nous étions couverts de plumes et d’écailles, d’abord d’écailles puis de plumes, de poils ensuite, épais et foisonnants de vies minuscules.

5. Le monstre
est là, refermé dans son liquide amniotique tiède et ouaté, le monstre respire, lentement et sans rupture, son corps est translucide, sa tête porte des yeux encore fermés, d’adorables oreilles minuscules comme il se peut, cou enfoncé dans de fragiles épaules, les os sont précis, les pattes repliées, les griffes encore inexistantes.
Obstinément le visage se dessine, bec à peine ébauché.

6. Le pouvoir
a commencé là, entre le regard et la bouche de la mère.
Pourquoi les femmes décrivent-elles autant leurs enfants ? À qui sont les enfants ?
Que faire de l’hostilité de la mère ?
Sa tendresse passe encore, on peut toujours s’y lover, s’y fondre.

7. Elle a dit
« ma mère est une folle, ma mère est
égoïste, elle est si possessive, je la crois
même jalouse, oui, ma mère était jalouse. 
Maintenant elle aime beaucoup mes enfants. »

8. Une autre dit
de toute ma peau de toutes mes forces
je les aime je peux tout donner à mes enfants,  enfin j’aurais voulu tout leur donner,
c’est naturel de les aimer, c’est naturel d’être mère. N’est-ce pas ?

9. Elle a dit
« … mais mes enfants aaah, mes enfants je les aime, je les protège je les défends les enveloppe, les éduque, les nourris, les…
Je leur apprends à m’aimer. »

Ciel. De tes yeux
à ta bouche oscille un misérable espace de tendresse, la tendresse jamais ne peut se dire misérable. La tendresse est souveraine, cosmique, de tes yeux à ta bouche il y a la mélodie de la mère vers l’enfant, il y a l’enfant troué, l’enfant aspirant le chant aspirant le regard aspirant la nuit du ciel de la mère, nuit étoilée de la pupille tourbillonnée. Le chant est mélopée, le chant est de tous temps, le chant. Parfois il grogne. Le chant grogne. Reliés à la caverne du torse, l’antre du ventre, le grognement le ronron le feulement le vagissement le pépiement s’accordent.
Expulsion. Inspire.